Bon, si vous avez un trou de mémoire, c'est que vous manquez sans doute de phosphore, de magnésium et d'omégas 3. Je ne saurais assez vous recommander d'aller faire un petit tour chez mon poissonnier. En attendant, vous pourrez en savoir plus en allant .

Maintenant, je vais poursuivre ce billet par une illustration concrète de ce que fut la ségrégation raciale aux Etats-Unis et plus précisément à la fin des années cinquante/soixante et comment elle a marqué les esprits insidieusement...

Mon père est américain. Il est né dans les années quarante, dans la ville de Flint (Michigan). Cette ville du "Rust belt" est mondialement connue pour trois raisons :
  1. Michaël Moore y est né [de même que le paternel de votre serviteur mais ça on l'a déjà dit ! et votre serviteur aussi] ;
  2. General Motors dont le siège social était à Detroit, y avait ses plus importants sites de production automobile [le grand-père de votre serviteur y fut ouvrier toute sa vie durant] ;
  3. quant à la troisième, et bien... euh ! je la cherche encore.
Voilà pour le contexte...

Il y a encore quelques années de cela, mon paternel était fonctionnaire au ministère de la Justice de l'Etat de Virgine. Je dis "Etat" en français mais attention ! il ne faut pas le traduire par l'anglais State, la Virginie étant un commonwealth, sans pour autant faire partie du Commonwealth of Nations, bien british celui-là !

Mais revenons à mon paternel...

A l'occasion d'un repas de service, une de ses collègues et lui, peut être emportés par l'âge de leurs artères et la folle ambiance de la vie de bureau, se mirent à parler de leur jeunesse respective et de leurs années lycée :
  • elle, à Richmond, en Virginie (N. B.  la Virginie fut un Etat ségrégationniste ayant adopté les lois dites  "Jim Crow", très largement inspirées du Code noir, bien français, celui-là...) ;
  • mon paternel, à Flint, dans le Michigan (N. B. le Michigan n'était pas un Etat ségrégationniste).
Après s'être bien racontés tous leurs petits souvenirs potaches, mon père dit à sa collègue qu'il n'était pas question qu'ils se quittent comme ça et qu'il leur faudrait rester dans l'ambiance et poursuivre ce bel élan adolescent [vos pensées salaces ne sont point muettes et je les entends d'ici !] non pas lors d'une lubrique aventure extra-conjugale consommée de cinq à sept, dans la chambre sordide d'un quelconque motel miteux mais plutôt en rapportant leurs antiques manuels scolaires - le lendemain - afin de les feuilleter ensemble, en humant ex una voce le doux parfum de la jeunesse passée [purée, qu'est-ce que le printemps me rend lyrique !].

Rendez-vous fut pris le lendemain - entre doughnut et lavasse-crème artificelle qu'ils osent nommer "café" pour une séance de "prête moi ton manuel d'histoire et je te montrerai... mon manuel de chimie" [z'êtes vraiment obsédés par la chose ce matin !]. Bien qu'il le niera jusqu'à son dernier souffle, mon père à ce je-ne-sais-quoi de flegmatique un peu pince-sans-rire qu'avait également Alfred Hitchcock, qui le fait ressembler à Droopy, bien qu'il soit très drôle et plein d'humour, enfin... à sa manière.

La collègue de mon père devint hystérique [bande de cochons, je n'ai pas dit qu'elle avait des fureurs utérines !] lorsqu'elle se rendit compte qu'elle et mon père avait le même manuel d'histoire-géographie. Toute émoustillée [vous devriez essayer le bromure pour essayer de vous calmer !], elle ouvrit le manuel de mon père et le parcourut avec la gourmandise d'une jouvencelle [cessez immédiatement ces regards concupiscents !] recevant une lettre de son bellâtre [ je vais peut être me faire poète, moi tiens ! Tagada pouet-pouet !]. Puis, tout à coup, elle devint livide, blêmit, semblant très affectée par ce qu'elle voyait et se mit à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Elle semblait revivre  un souvenir très douleureux, un réel trauma...

N'écoutant que son courage d'ancien boy scout of America, mon paternel lui tendit un mouchoir en papier et un verre d'eau - en veillant que la porte du bureau soit scrupuleusement ouverte [N. B. lui saisir chastement la main ou lui faire un simple et amical câlin eut une "situation inappropriée" et aurait pu être passible de soupçons d'harcelement sexuel].

Après qu'elle eut retrouvé ses esprits, mon père lui demanda pourquoi elle avait fondu en larmes en parcourant son livre d'histoire-géographie.

Sa réponse fusa : "J'avais exactement le même livre d'histoire-géographie que toi. Même classe, même éditeur, même couverture... sauf qu'étant lycéenne afro-américaine dans un Etat ségrégationniste, les photos, les illustrations ne représentaient que des Blancs, jamais de Noirs."

Or, dans celui de mon père, qui a suivi toute sa scolarité dans le Michigan - Etat qui ne pratiquait pas la ségrégation raciale - et qui est tellement blanc que c'est à croire qu'il a pris un bain d'eau de javel quotidien quand il était tout petit - il y avait des photos de toutes sortes de Nord-Américains - ou pour les plus zélotes de nos fidèles lecteurs, d'Etats-Uniens - : des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des Indiens, des Hispaniques... le melting pot, quoi !

Avant le combat lancé par Martin Luther King Jr, il y avait deux pays en un seul, l'un ne voulant pas voir l'autre, l'autre n'ayant pas d'autre choix de vie que celui de ne pas être vu de celui qui niait son existence même. La transparence pour toute perspective...

In memoriam.

Liens utiles :
texte original du discours et sa traduction en français
vidéo du discours