Je commémore, tu commémores... one more time !
Par Charles le jeudi 23 octobre 2008, 00:10 - Les tripes à l'air - Lien permanent
L'an dernier, le "Petit Père des people" a décidé unilatéralement la mise en place d'une Journée du souvenir de Guy Môquet et de ses 26 camarades du camp de Châteaubriant, voulant partager avec tous et plus particulièrement les jeunes, l'émotion - dont je ne mets pas en doute la sincérité - qu'il avait ressentie à la lecture de la lettre d'adieu à sa famille de ce jeune résistant communiste.
Hier, mercredi 22 octobre, a donc eu lieu la très officielle Journée du
souvenir de Guy Môquet, initiée en 2007. Le hasard (mouais...
t'as qu'à croire...) du calendrier faisant que cette journée de commémoration
tombe en plein dans la Semaine de l'Europe à l'école (N.B. du
20 au 24 octobre), tombant elle-même en pleine présidence française de l'UE,
par une habile pirouette, cette journée est donc devenue la Journée du
souvenir de Guy Môquet et de l'engagement des jeunes Européens dans la
Résistance !
On peut lire ici ou là, que selon les établissements, cette obligation de
commémoration a été parfaitement respectée ou au contraire, qu'elle a été
ouvertement boycottée par le corps enseignant. Les arguments des pro- ou des
anti- peuvent être tout-à-fait entendus et discutés. Un débat - qui aurait pu
commencer au sein même du conseil des ministres (mais est-ce qu'on y débat
encore réellement ou vient-on y prendre des ordres et un café-croissant gratos
?) - et qui aurait pu se poursuivre avec les syndicats d'enseignants, de chefs
d'établissements, les associations d'anciens résistants... sur la meilleure
façon de rendre hommage aux résistants français ou étrangers, européens ou non,
hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes... aurait évité tout ce pataquès
regrettable dont l'effet semble très contre-productif. Pire encore, l'effet
pervers de ce "pronunciamento commémoratif" est de banaliser - chez
les uns - un sentiment d'indifférence et même de ringardiser ceux qui voulaient
- j'en suis sûr - sincèrement bien faire... mais qui font, sans écouter les
autres.
Au final, cette Journée du souvenir devient - pour ses détracteurs - une
exploitation par la Droite de la disparition tragique de toutes celles et ceux
qui se sont levés - quelles que puissent être leurs convictions, leurs
croyances, leurs origines sociales... pour simplement dire : "non" et au-delà
de la parole, le vivre en se battant, qui les armes à la main, qui en trempant
sa plume dans son encrier ou en tapant fébrilement sur le clavier de sa machine
à écrire, qui en transportant, en soignant ou en hébergeant d'autres de leurs
frères et soeurs en humanité isolés et traqués, qui prisonniers ou déportés,
affectés contre leur volonté, dans des usines d'armement ennemies, en "foirant"
sciemment l'usinage d'une pièce de schmeisser, de stuka ou de
panzer...
Pour ses laudateurs, elle a été conçue pour être un moment d'union (de tels
moments sont malheureusement si rares !) et de partage républicains, autour du
souvenir de ces fondateurs actifs - à leur manière et qui s'ignoraient - de
l'idéal européen contemporain, non pas l'Europe d'un seul peuple ou d'une seule
doctrine politique totalitaire mais l'Europe d'une conjugaison de peuples et de
régimes démocratiques - républiques ou monarchies -, par la lecture de ces
très
belles lettres de jeunes résistants de différents pays de l'UE. Mais comme
le dit ce proverbe occitan : "on ne peut pas forcer un âne à boire s'il n'a pas
soif" et la réaction épidermique et l'exploitation politicienne par la Gauche
de l'oukase commémoratif, me font encore plus aimer ces si sympathiques mais si
méconnus quadrupèdes, au caractère d'acier trempé et si éloignés (au-dessus ?)
de la triste et vaine politique politicienne...
Il n'aura donc échappé à personne que des grands hommes ont marqué nos vies
simplement par la leur mais surtout par leurs actes et/ou leurs écrits. Albert
Camus fut l'un de ceux-là. En forme de clin d'oeil à toute la
"commémorationnite" ambiante, je vous invite à lire ou relire la lettre qu'il
écrivit le 19 novembre 1957, à M. Germain, son ancien professeur, quelques
semaines après avoir reçu le prix Nobel de littérature, le 17 octobre 1957
:
La lettre d'un gamin à l'adulte qui a su lui tendre la main et qu'il n'a jamais oublié, même à Stockholm, seul à son pupitre, face au roi et à la reine de Suède...Cher Monsieur Germain,
J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur [Camus venait d’apprendre que le Prix Nobel de littérature lui avait été décerné], que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces.
