Hier, mercredi 22 octobre, a donc eu lieu la très officielle Journée du souvenir de Guy Môquet, initiée en 2007. Le hasard (mouais... t'as qu'à croire...) du calendrier faisant que cette journée de commémoration tombe en plein dans la Semaine de l'Europe à l'école (N.B. du 20 au 24 octobre), tombant elle-même en pleine présidence française de l'UE, par une habile pirouette, cette journée est donc devenue la Journée du souvenir de Guy Môquet et de l'engagement des jeunes Européens dans la Résistance !

On peut lire ici ou là, que selon les établissements, cette obligation de commémoration a été parfaitement respectée ou au contraire, qu'elle a été ouvertement boycottée par le corps enseignant. Les arguments des pro- ou des anti- peuvent être tout-à-fait entendus et discutés. Un débat - qui aurait pu commencer au sein même du conseil des ministres (mais est-ce qu'on y débat encore réellement ou vient-on y prendre des ordres et un café-croissant gratos ?) - et qui aurait pu se poursuivre avec les syndicats d'enseignants, de chefs d'établissements, les associations d'anciens résistants... sur la meilleure façon de rendre hommage aux résistants français ou étrangers, européens ou non, hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes... aurait évité tout ce pataquès regrettable dont l'effet semble très contre-productif. Pire encore, l'effet pervers de ce "pronunciamento commémoratif" est de banaliser - chez les uns - un sentiment d'indifférence et même de ringardiser ceux qui voulaient - j'en suis sûr - sincèrement bien faire... mais qui font, sans écouter les autres.

Au final, cette Journée du souvenir devient - pour ses détracteurs - une exploitation par la Droite de la disparition tragique de toutes celles et ceux qui se sont levés - quelles que puissent être leurs convictions, leurs croyances, leurs origines sociales... pour simplement dire : "non" et au-delà de la parole, le vivre en se battant, qui les armes à la main, qui en trempant sa plume dans son encrier ou en tapant fébrilement sur le clavier de sa machine à écrire, qui en transportant, en soignant ou en hébergeant d'autres de leurs frères et soeurs en humanité isolés et traqués, qui prisonniers ou déportés, affectés contre leur volonté, dans des usines d'armement ennemies, en "foirant" sciemment l'usinage d'une pièce de schmeisser, de stuka ou de panzer...

Pour ses laudateurs, elle a été conçue pour être un moment d'union (de tels moments sont malheureusement si rares !) et de partage républicains, autour du souvenir de ces fondateurs actifs - à leur manière et qui s'ignoraient - de l'idéal européen contemporain, non pas l'Europe d'un seul peuple ou d'une seule doctrine politique totalitaire mais l'Europe d'une conjugaison de peuples et de régimes démocratiques - républiques ou monarchies -, par la lecture de ces très belles lettres de jeunes résistants de différents pays de l'UE. Mais comme le dit ce proverbe occitan : "on ne peut pas forcer un âne à boire s'il n'a pas soif" et la réaction épidermique et l'exploitation politicienne par la Gauche de l'oukase commémoratif, me font encore plus aimer ces si sympathiques mais si méconnus quadrupèdes, au caractère d'acier trempé et si éloignés (au-dessus ?) de la triste et vaine politique politicienne...

Il n'aura donc échappé à personne que des grands hommes ont marqué nos vies simplement par la leur mais surtout par leurs actes et/ou leurs écrits. Albert Camus fut l'un de ceux-là. En forme de clin d'oeil à toute la "commémorationnite" ambiante, je vous invite à lire ou relire la lettre qu'il écrivit le 19 novembre 1957, à M. Germain, son ancien professeur, quelques semaines après avoir reçu le prix Nobel de littérature, le 17 octobre 1957 :

Cher Monsieur Germain,

J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur [Camus venait d’apprendre que le Prix Nobel de littérature lui avait été décerné], que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces.

La lettre d'un gamin à l'adulte qui a su lui tendre la main et qu'il n'a jamais oublié, même à Stockholm, seul à son pupitre, face au roi et à la reine de Suède...