Jugez-en par vous-mêmes : et vas-y que je me marie, que je suis confirmé ou que je primocommunie à tour de bras, que je respire les douces effluves du muguet à plein ballons tout en faisant le pont (l'aqueduc ?) de l'Ascension. Rien que de très banal pour toute personne habitant en France, un cas d'école pour les visiteurs étrangers, parfois un peu déroutés (au sens figuré mais aussi au sens propre si, au même moment, les aiguilleurs du ciel avaient l'idée de bloquer les avions par un "mouvement" social).

Le mois de juin ne sera pas en reste et le programme sera aussi chargé en réjouissances - les "ponts" en moins - avec pêle-même : la fête de la Cerise, la fête des Voisins et celle des Quartiers, la fête des Mères et le même jour, les élections européennes, mais c'est aussi, pour beaucoup de paroisses et d'écoles (publiques ou privées) le grand moment de se fêter avec la traditionnelle kermesse.

Enfant, à Nice, j'adorais ces moments de réjouissance partagés. D'ailleurs, j'étais bien servi, puisque le groupe scolaire (deux écoles primaires, une école maternelle et une école d'adaptation pour enfants en difficulté) où j'ai méticuleusement usé les genoux de mes pantalons à en engraisser toutes les merceries du quartier ; la paroisse où je servais la messe chaque dimanche  - plus pour faire plaisir à ma grand-mère maternelle brigasque et fort pieuse, que par attachement à un déroulé liturgique que je trouvais tellement pompeux et inutilement baroque - , et le groupe des Scouts de France où j'ai passé des années parmi les plus belles et les plus mémorables de ma vie, organisaient chacun leur propre kermesse annuelle !

Que ce soit pour mon école laïque, ma paroisse ou mon groupe scout, l'objectif était double.

Le premier était de rassembler tous les acteurs du quartier qui le souhaitaient (enseignants, religieux, bénévoles, parents, enfants, habitants, commerçants, mais aussi les commères du quartier...), un même jour, en un même lieu pour les connaître et se faire connaître, accueillir les nouveaux d'entre eux, partager ensemble un peu d'émotion ou d'éclats de rire en voyant les actions réalisées ou les spectacles interprétées par les enfants ou les bénévoles. L'atmosphère détendue et bon enfant se prolongeait autour d'un repas "pris sur le pouce". Ah chipolatas et merguez grillées ! Mmmhhh la grattakeka qui n'avait d'égale que la fraîcheur sucrée des tranches de melon de Cavaillon ou de pastèque de la plaine du Var, que nous engouffrions goulûment à la buvette...

Le second objectif - lever des fonds - n'en était pas moins utile puisqu'il permettait d'acheter des livres pour la bibliothèque de l'école ou de remplacer l'antédiluvien appareil de projection du ciné-club par un bien moderne magnétoscope, de donner un coup de peinture dans l'église ou de lui permettre de poursuivre ses diverses actions caritatives et de soutien dans l'épreuve, et d'acheter de nouvelles canadiennes (attention hein ! les scouts n'ont jamais donné dans la traite des blanches mais simplement dans de saines activités de plein air : jeux de piste, campisme et froissartage, youklaïdou youklaïda !) ou de payer - en toute discrétion - une partie importante du camp d'été à ceux dont les parents connaissaient des difficultés financières et, j'en ai été, bien plus d'une fois...

Le plus intéressant, c'était que bien qu'il s'agissait de trois kermesses distinctes les unes des autres, la directrice de l'école, le curé et le chef de groupe scout, chaque année se rencontraient et convenaient ensemble - et ce, en bonne intelligence - des dates auxquelles se tiendraient respectivement chaque fête pour qu'il n'y ait aucune forme de concurrence inutile entre-elles et permettre ainsi à chacune de se doter des moyens de faire, non seulement le plein de public, mais aussi d'espèces, que toutes trois voulaient sonnantes et trébuchantes !

Cette année, j'ai eu un choc - en comparaison avec tout le laïus précédent de la séquence "souvenirs souvenirs" - lorsque j'ai entendu ce que j'ai entendu de la part de parents d'élèves de l'école maternelle Maintenon, où est scolarisée ma benjamine : il n'y aura pas de fête de l'école parce que les enseignants ne sont pas payés pour faire du bénévolat un samedi matin, depuis la mise en place de la semaine de quatre jours. Ah bon ? Et quid de la kermesse, alors ? Les enseignants aideront le jour de la kermesse mais refusent  - au nom du principe évoqué précédemment - de s'impliquer dans le travail d'organisation de cette dernière, préférant laisser toute latitude aux parents d'élèves et au directeur de l'école, qui est bien courageux, comme il l'a montré à l'occasion de la dernière petite librairie, organisée le week end dernier... Déjà que du temps de mon aînée (aujourd'hui au primaire) je ne comprenais pas pourquoi dans cette école maternelle on dissociait le spectacle des enfants de la kermesse proprement dite, là on frise le mur du çon !

Pourquoi ? du simple point de vue pratique, tout d'abord. Lorsque vous organisez le spectacle des enfants, les familles viennent en masse et de façon élargie : l'unité de base (père, mère, frères et soeurs) mais aussi souvent, toute la parentèle disponible ce jour-là : tontons, taties, cousins et cousines, grand-parents... avec force appareils photo et caméscopes. Ca fait donc du monde qui va apprécier les déguisements hasardeux, les pas chassés maladroits, les chansons massacrées mais tellement belles parce que ce sont des, nos ou vos enfants qui les interprèteront ! Ce qui compte, plus que la qualité artistique c'est de rire ou d'être émus tous ensemble, et de partager un moment de convivalité, devenus si rares en notre période de crise, non ?

De plus, d'un point de vue pratique cela fait beaucoup de "clients" potentiels pour la buvette (même s'il paraît qu'il y a un débat empoisonnant sur le fait que les merguez seront hallal ou pas et ce, dans une école laïque et républicaine, bigre !), le chamboul'tout ou le coupe-ficelle... et donc beaucoup de recettes pour la coopérative scolaire. Aussi, je m'étonne qu'à Maintenon maternelle, il soit impossible de faire ce qui sera étrenné cette année à Maintenon primaire : faire une grande kermesse festive le même jour avec regroupant spectacle et jeux.

"Rassurez-vous, le programme est bien appliqué : vos enfants ont bien des activités de chant et de danse, conformément aux textes officiels"... c'est bien dommage, nous n'en saurons rien, sinon de façon fugace mais pas de façon festive et rassemblée...

Oh c'est sûr, c'est plus simple, chaque trimestre de faire passer la petite note par laquelle on demande de l'argent pour alimenter la caisse de la coopérative de l'école maternelle. Il faudra que je pense à demander un R.I.B., tiens, comme ça je pourrai verser quelque chose via Internet, sans devoir remettre à l'enseignant un chèque ou des espèces en mains propres. Le contact humain, c'est finalement si inutile et puis bavarder 5 mn avec l'instit', ça pourrait me faire arriver en retard au travail, et mon employeur n'aime pas ça. Pourquoi perdre mon temps ? Je ne suis pas payé pour... Belle mentalité.

Consternant, lamentable, triste... les qualificatifs me manquent, je vous laisse en trouver. Le plus drôle c'est que la motivation première des tenants de ce discours - leur fameuse (fumeuse ?) "défense des intérêts de l'enfant" (qu'on entend ad nauseam comme un leitmotiv à l'occasion de leurs grèves, sans service minimum garanti, à Colombes) - ne semble pas perdurer en dehors du cadre strict de la semaine de quatre jours, ne serait-ce que dans la perspective de la préparation de ce qui  - un seul samedi de juin - clora une année scolaire. Bien entendu, il ne faudra pas s'attendre à des recettes mirobolantes. Et qui lancera des soupirs plaintifs parce que la recette de cette année sera très largement inférieure à celle de l'an dernier et que cela fera moins de moyens pour la coopérative ? Je vous laisse deviner... En attendant, je ne suis pas sûr d'avoir très envie d'y aller.

Fort heureusement, à Colombes ou ailleurs, d'une école à l'autre, d'un enseignant à l'autre, ça peut être complètement différent. Ne généralisons pas. Mais n'est-ce pas là un exemple criant qui dénote d'une individualisation croissante de notre société et d'un repli sur soi ? Une telle attitude risque quand même de démotiver pour longtemps les membres des diverses associations de parents d'élèves, au sein de cette école maternelle. C'est très regrettable.